Créer une société par actions simplifiée (SAS) est devenu un réflexe pour de nombreux entrepreneurs qui recherchent souplesse juridique et attractivité auprès des investisseurs. Pourtant, alors que l’attention se concentre souvent sur le produit ou le service, sur la recherche de clients ou sur le financement, la question de la rémunération du président est généralement reléguée au second plan.
En phase de démarrage, les ressources sont limitées, les bénéfices inexistants ou faibles et l’incertitude forte. Il est donc tentant pour le président de reporter sa rémunération, voire de l’ignorer, afin de préserver la trésorerie. Cette décision n’est pas anodine. Elle détermine non seulement la protection sociale du dirigeant, mais aussi la façon dont l’entreprise sera imposée, sa capacité à attirer des investisseurs et, à terme, la charge fiscale globale
Option 1 : Ne pas se rémunérer pour préserver la trésorerie
Au démarrage, certains dirigeants choisissent de ne pas se rémunérer. Juridiquement, rien ne les oblige à percevoir un salaire et, contrairement au salarié classique, ils ne sont pas soumis au salaire minimum légal. En l’absence de rémunération, la société ne paie aucune cotisation sociale, ce qui lui permet de préserver sa trésorerie.
Cependant, ce choix a pour conséquence directe de priver le président de toute protection sociale. S’il n’exerce aucun autre emploi en parallèle ni ne perçoit de revenus lui permettant de cotiser, le dirigeant ne valide aucun trimestre de retraite et ne bénéficie pas de remboursement de soins. Seule la protection universelle maladie (PUMA) peut lui ouvrir un droit minimal au remboursement de ses frais de santé, à condition d’en faire la demande et de remplir des conditions de résidence. Les dividendes éventuels ne génèrent aucune cotisation et ne confèrent donc aucun droit social.
Cette stratégie est cohérente lorsque l’entreprise n’a pas encore généré de chiffre d’affaires, mais elle ne peut être qu’une solution temporaire. L’absence de couverture maladie et de retraite expose le dirigeant à des risques personnels importants. Elle peut aussi être mal perçue par des partenaires financiers qui souhaitent s’assurer que la gouvernance est conforme aux bonnes pratiques.
Option 2 : Se verser un salaire minimal pour protéger ses droits
Afin d’ouvrir des droits et de valider des trimestres de retraite, il est recommandé de prévoir une rémunération minimale. En 2025, pour valider un trimestre de retraite, le revenu doit atteindre 150 fois le salaire minimum horaire, soit environ 1 500 € par trimestre civil. Ce seuil permet au dirigeant d’obtenir quatre trimestres validés dans l’année.
De plus, pour bénéficier du remboursement des soins pendant deux ans, il est nécessaire d’avoir cotisé sur un salaire au moins égal à 60 fois le SMIC horaire sur un mois ou 120 fois le SMIC horaire sur un trimestre. Pour ouvrir le droit aux indemnités journalières en cas d’arrêt maladie, il faut avoir travaillé au moins 150 heures ou cotisé sur un salaire équivalant à 1 015 fois le SMIC horaire au cours des trois mois précédents. Autrement dit, verser un salaire modéré mais régulier permet d’activer la protection sociale.
Financièrement, cette décision se traduit par le paiement des cotisations sociales. Pour un salaire brut de 3 000 € par mois, la société versera environ 1 920 € de charges sociales, pour un coût total de 4 920 €. La forte proportion de charges peut paraître décourageante, mais elle correspond à un investissement dans la protection sociale du dirigeant. Lorsque la société démarre, il est donc possible d’opter pour un salaire mensuel équivalent au minimum requis pour valider des droits, soit autour de 500 € à 600 € par mois pour couvrir les seuils mentionnés, puis d’ajuster la rémunération au fur et à mesure de la croissance de l’entreprise.
Option 3 : Les dividendes comme levier d’optimisation fiscale
Une SAS est soumise par défaut à l’impôt sur les sociétés (IS). Les bénéfices distribués aux associés prennent la forme de dividendes et sont soumis à un prélèvement forfaitaire unique (PFU) de 30 % (soit 12,8 % d’impôt sur le revenu et 17,2 % de prélèvements sociaux). Contrairement à une SARL où une partie des dividendes est soumise à cotisations, dans une SAS les dividendes ne supportent pas de charges sociales.
Cette caractéristique fait des dividendes un outil d’optimisation de la rémunération des dirigeantsactionnaires. Lorsque l’entreprise devient rentable, il est possible de diminuer la part de salaire versée et d’augmenter la part de dividendes afin de réduire l’impact des cotisations sociales. Les associés peuvent également opter pour l’imposition au barème progressif de l’impôt sur le revenu si cette option est plus avantageuse, par exemple lorsque leur tranche d’imposition est faible.
Cependant, les dividendes ne confèrent aucune protection sociale. Un dirigeant qui se rémunère exclusivement en dividendes ne cotise pas pour sa retraite et ne valide aucun trimestre. Il devra financer luimême sa mutuelle, ses assurances prévoyance et éventuellement une couverture chômage privée. Par ailleurs, les dividendes ne peuvent être distribués que si la société réalise des bénéfices et dispose de réserves distribuables. En phase de démarrage, lorsque les résultats sont incertains, cette source de revenus est donc rarement disponible.
Privilégier une stratégie mixte sur le long terme
La plupart des experts conseillent aux dirigeants de combiner salaire et dividendes. Un salaire minimal permet de valider les droits sociaux et de bénéficier d’une protection, tandis que des dividendes versés une fois la société profitable offrent une rémunération plus avantageuse fiscalement. La détermination du ratio optimal dépend de nombreux paramètres : niveau de bénéfice, taux de réinvestissement souhaité, besoins personnels du dirigeant, situation familiale et fiscale.
Une stratégie mixte permet aussi de garder de la flexibilité. En phase de démarrage, le président peut se verser un salaire réduit et conserver les bénéfices dans l’entreprise pour financer sa croissance. Lorsque la société commence à générer des résultats, des dividendes peuvent être distribués. Ce choix préserve la trésorerie, car l’imposition des dividendes à 30 % reste souvent plus avantageuse que les charges sociales sur un salaire élevé. Toutefois, il est essentiel d’anticiper la protection sociale du dirigeant et de ne pas retarder indéfiniment les cotisations retraite.
Profiter des régimes fiscaux et sociaux favorables aux jeunes entreprises
Une SAS en phase de démarrage peut bénéficier de dispositifs d’allégement. L’aide à la création ou à la reprise d’entreprise (ACRE) permet au dirigeant de bénéficier d’une exonération partielle de charges sociales pendant la première année. Pour en profiter, il doit exercer le contrôle effectif de la société, c’estàdire détenir plus de 50 % du capital, seul ou avec son conjoint et ses ascendants ou descendants, ou au moins un tiers du capital à condition qu’aucun autre associé ne possède plus de 50 %. Ce contrôle doit être maintenu pendant deux ans. L’ACRE permet aux jeunes entreprises de réduire le coût des cotisations durant les premiers mois, ce qui facilite le versement d’un salaire minimal au dirigeant.
Par ailleurs, certaines SAS peuvent opter, pendant les cinq premières années, pour l’imposition à l’impôt sur le revenu (IR). Cette option est réservée aux entreprises qui exercent une activité artisanale, commerciale, agricole ou libérale, dont le capital est détenu à au moins 50 % par des personnes physiques et à 34 % par les dirigeants, qui emploient moins de 50 salariés et réalisent un chiffre d’affaires ou un total de bilan inférieur à 10 millions d’euros. L’IR permet d’imputer les pertes sur le revenu global des associés et peut être intéressant lorsque les revenus sont faibles ou déficitaires. Cependant, cette option n’est valable que cinq ans et doit être décidée à l’unanimité des associés. Elle modifie également la manière dont les dividendes et les salaires sont taxés.
La déductibilité de la rémunération versée au dirigeant est un autre paramètre à prendre en compte. Lorsque la société est soumise à l’IS, le salaire versé au président est déductible du résultat fiscal à condition qu’il corresponde à un travail effectif et qu’il ne soit pas excessif par rapport au service rendu et au chiffre d’affaires réalisé. Cette déductibilité réduit l’assiette imposable de la société, ce qui peut inciter à opter pour une rémunération sous forme de salaire. En revanche, les dividendes ne sont pas déductibles et sont distribués après imposition des bénéfices.
Se protéger contre les aléas : cumul mandat social et contrat de travail
Le statut d’assimilé salarié ne permet pas au président de SAS de bénéficier de l’assurance chômage. Pour pallier cette absence de couverture, certains dirigeants envisagent de cumuler leur mandat social avec un contrat de travail.
Ce cumul est possible si plusieurs conditions sont remplies : les fonctions exercées en tant que salarié doivent être distinctes de celles exercées au titre du mandat social, le dirigeant doit percevoir une rémunération distincte pour ces fonctions et il doit exister un lien de subordination avec l’employeur.
En pratique, ces conditions sont difficiles à réunir dans une petite société, car le président doit se placer sous l’autorité d’une personne qui peut lui donner des ordres et le sanctionner, ce qui est rarement compatible avec le contrôle majoritaire du capital. De plus, la conclusion d’un contrat de travail pour un dirigeant est soumise au régime des conventions réglementées et doit être validée par les associéshttps://www.lecoindesentrepreneurs.fr/cumul-dirigeant-et-contrat-de-travail/.
Ce cumul offre néanmoins un avantage : il ouvre l’accès au régime d’assurance chômage et permet de percevoir des allocations en cas de perte d’emploi. Toutefois, il doit être envisagé avec précaution et accompagné par un conseil spécialisé pour éviter une requalification par l’Urssaf ou l’administration fiscale.
Adapter sa stratégie de rémunération au fil de la croissance
La phase de démarrage d’une SAS est caractérisée par l’incertitude. La stratégie de rémunération du président doit donc rester évolutive. Dans un premier temps, l’absence de rémunération ou un salaire modéré permet de concentrer les ressources sur le développement du produit et l’acquisition de clients. Lorsque la société commence à générer du chiffre d’affaires, un salaire minimal doit être mis en place pour activer la protection sociale et valider les trimestres de retraite. Par la suite, la croissance des résultats permettra d’augmenter la rémunération, de recourir au versement de dividendes et de profiter des avantages fiscaux associés.
Il faut également anticiper les conséquences sur les droits à la retraite et les indemnités journalières. Un dirigeant qui se rémunère à hauteur de 1 500 € par trimestre validera ses trimestres mais ne touchera pas d’indemnités journalières en cas d’arrêt maladie long s’il ne remplit pas les seuils plus élevés liés à la durée de cotisation. Il peut être pertinent de compléter la couverture en souscrivant à des contrats de prévoyance et de retraite complémentaire.
Enfin, il convient d’intégrer cette réflexion dans une vision globale de la fiscalité. Le choix entre l’IS et l’IR, l’utilisation des dispositifs d’allégement, la possibilité de déduire la rémunération, l’impact des dividendes sur les réserves de l’entreprise sont autant de facteurs qui doivent être appréhendés dans leur ensemble. Il est donc recommandé de s’entourer d’un expertcomptable ou d’un conseiller juridique pour déterminer la meilleure stratégie en fonction de la situation personnelle du dirigeant et des ambitions de l’entreprise.
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